Norge
Nouveau, Germain

L'arbre à légendes
J'ai vu le chêne sacré, gardien d'orage et de justice, cacheur d'oiseaux et de
fées, cacheur d'aurores très anciennes, je chante le vieux chêne des routes de
poussière.
Aux soirs des plus hauts étés, dans le suspens où montent les ténèbres, Merlin
parle encor dans son ombre et Viviane a des palais sous sa ramure.
A leur pas lumineux s'offre une mousse plus fine que poil de taupe.
J'ai embelli le monde aujourd'hui, dit Merlin, j'ai coloré des pommes dans les
vergers.
Mon regard a muri les froments et j'ai tendu cette paix mauve sur les toits des
villages; ô bien aimée, ouvre-moi tes châteaux.
Viviane entend et des voiles se forment. On voit tourner un portail de buée, on
voit Merlin baiser une main d'or.
Mais l'arbre est seul à savoir les battements de ces coeurs.
Un chevreuil blanc viendra goûter l'herbe qui pousse entre ses racines, un
chevreuil blanc viendra lisser son pelage à l'écorce.
Je chante l'arbre légendaire. Je dis qu'il règne et qu'il le père de ces champs
et de ces collines.
Le ciel qui passe avec son front rapide a fait le signe et le grand chêne a
répondu de tout son lourd feuillage.
Ici fut scellée l'amitié, ici la parole fut dite, ici l'anneau fut échangé, ici
la coupe fut vidée, ici fut jeune une antique chanson.
Qui sait aimer cet arbre est aimé du silence.
Et l'oiseau bleu qui vit en ramée couve jalousement la légende future au goût de
séve et de rosée.
Geo Norge (1898-1990)

Petite pomme
La petite pomme s’ennuie
De n’être pas encore cueillie
Les grosses pommes sont parties,
Petite pomme est sans amie.
Comme il fait froid dans cette
automne !
Les jours sont cours ! Il va
pleuvoir.
Comme on a peur au verger noir
Quand on est seule et qu’on est
pomme.
Je n’en puis plus, viens me
cueillir,
Tu viens me cueillir , Isabelle ?
Comme c’est triste de vieillir
Quand on est pomme et qu’on est
belle.
Prends moi doucement dans ta main,
Mais fais-moi vivre une journée,
Bien au chaud sur ta cheminée
Et tu me mangeras demain.
Norge

La
plus belle
Je suis la plus belle des roses,
Chantait une rose à ses sœurs.
- Sache garder tes lèvres closes,
Conseillait-on avec douceur,
On ne te cherche point querelle,
Mais sois plus modeste, font-elles.
Et voilà qu’au matin nouveau,
La belle crie encore plus haut.
Denise, qui par là se trouve,
Entend l’orgueilleuse clameur
"C’est vrai !" dit-elle et le lui prouve
D’un joli coup de sécateur.
Norge

La faune
Et toi, que manges-tu, grouillant?
- Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.
Et toi, rampant, que manges-tu?
- Je dévore le trottinant, qui bâfre
l'ailé qui croque le flottant.
Et toi, flottant, que manges-tu?
- J'engloutis le vulveux qui
suce le ventru qui mâche le sautillant
Et toi, sautillant, que manges-tu?
Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.
Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon, le goût du sang?
- Doux, doux! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore!
Géo Norge ( 1898-1989)

En forêt
Dans la forêt étrange, c'est la nuit ;
C'est comme un noir silence qui bruit ;
Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.
Un vent d'été, qui souffle on ne sait d'où,
Erre en rêvant comme une âme de fou ;
Et, sous des yeux d'étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.
Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d'oiseaux et de loups ;
Il vient aussi des senteurs de repaires ;
C'est l'heure froide où dorment les vipères,
L'heure où l'amour s'épeure au fond du nid,
Où s'élabore en secret l'aconit ;
Où l'être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.
- Pourtant la lune est bonne dans le ciel,
Qui verse, avec un sourire de miel,
Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.
Germain Nouveau